A propos du rapport Goudineau

Nous avons lu le rapport Goudineau avec les yeux, non d’industriels du cinéma, mais de responsables d’une association engagée dans un travail de médiation culturelle autour de l’art cinématographique sur un territoire essentiellement rural et qui, Á CE TITRE, se préoccupe du contexte mondial - technique, économique, politique… - où le cinéma est amené à évoluer.

1) Nous approuvons d’abord le sentiment d’urgence qui anime ce rapport, alors même qu’il prévoit un passage à la projection numérique en salles s’étalant sur une dizaine d’années (p. 15). Ses avertissements et mises en garde nous semblent formulés d’une manière tout à fait pertinente.

Par exemple p. 17 :

« Une tentation peut consister à s’abriter derrière la cohérence et la solidité de notre système pour « attendre et voir ». Cette solution a l’avantage de n’avoir à se déterminer qu’une fois le mouvement lancé et les conditions économiques vérifiées, sans rien céder dès l’abord aux exigences américaines. Le risque en est double : d’une part elle n’empêchera sans doute pas les initiatives d’exploitants ou de collectivités locales de voir le jour, laissant fleurir, au gré des propositions commerciales, des implantations fondées sur des modèles et des contraintes disparates, difficiles à concilier après coup ; d’autre part elle risque de mettre le cinéma français à l’écart de ce nouveau mode de distribution au moment où les codes et les règles du jeu en seront forgés, et auxquels il peut n’avoir d’autre solution en définitive que de se rallier. »

Ou encore en conclusion p. 90 :

« Au terme de cette investigation prospective, même si aucun calendrier de déploiement de la projection numérique ne s’impose avec évidence, apparaît avec force la nécessité de fixer dès maintenant et sans délai les règles qui doivent en accompagner le développement. Á défaut, le risque est fort de se voir imposer des modèles élaborés à l’échelle internationale par les distributeurs les plus puissants ou les industries techniques les plus intégrées, dans une vision mondiale des marchés et des talents. »


2) Nous admettons également, mais avec des réserves, la formulation des enjeux de la projection numérique, qui se trouve p. 17 du rapport :

« Les enjeux paraissent clairs même si l’équation semble difficile à résoudre : préserver la diversité culturelle du cinéma et la part du film français, donc la pluralité des opérateurs ; accompagner la mutation technologique sans perdre la maîtrise territoriale de la distribution, mais sans s’isoler du reste du monde, et en s’inscrivant, si possible, dans le cadre d’une solidarité européenne. »

Nos réserves portent sur les termes « diversité culturelle du cinéma » et « maîtrise territoriale de la distribution », dont le sens nous semble insuffisamment déterminé à la lecture de l’ensemble du rapport. Nous regrettons surtout que cette formulation des enjeux soit essentiellement défensive (préserver, ne pas perdre…) ; l’hypothèse que la numérisation du cinéma puisse lui ouvrir de nouvelles perspectives (ce dont nous sommes pour notre part convaincus, en tout cas d’un point de vue culturel ET territorial) est à peine évoquée et pas sérieusement discutée.

3) Le rapport rassemble d’une manière très claire une multitude d’informations et d’analyses indispensables à l’intelligence de la situation. Une remarque cependant : en se concentrant (conformément à sa lettre de mission) sur la projection numérique en salles, il nous semble reléguer trop à l’arrière-plan la multiplication des modes de diffusion (DVD, télévision, internet, téléphones mobiles…) permise justement par la numérisation des films. Ce qui le conduit d’entrée de jeu (p. 8) à une affirmation discutable :

« En soi, le développement de la projection numérique ne résulte pas d’une nécessité. Ni technique, ni politique. »

Pour la politique, nous ne savons pas. Mais, pour ce qui est de la technique, c’est seulement du point de vue des salles aujourd’hui équipées en 35 mm que le passage à la projection numérique peut apparaître, non comme une nécessité, mais comme une contingence fâcheuse. Dès que l’on envisage d’une manière plus large l’ensemble des pratiques liées au cinéma, y compris dans le domaine de la diffusion hors des salles, c’est la numérisation qui apparaît comme un fait déjà acquis et, de ce point de vue, la projection de films en salles sur pellicule n’est déjà plus qu’une survivance.

4) Dans ses recommandations, le rapport entérine d’emblée les normes édictées par les studios américains (définition 2 K, clés de sécurité…), pour une série de raisons convergentes :
respect d’une qualité de projection au moins comparable au 35 mm (p. 30)
capacité de restitution de définitions d’images inférieures au 2 K et d’adaptation au 4 K et à la 3 D (p. 30)
prévention de la piraterie (p. 47)
maintien d’un cinéma ouvert sur le monde (p. 18)
et aussi, d’une manière plus terre à terre mais déterminante, souci de ne pas entraîner les salles dans « une marginalisation résultant d’une incapacité technique à passer des films porteurs, nécessaires à leur équilibre » (p. 27)
Le rapport renonce donc à l’élaboration d’une alternative globale, qui conduirait à un isolement suicidaire, et cherche plutôt à poser des verrous politiques et à apporter des modulations qui garantissent la pérennité d’un modèle spécifique du cinéma, français voire européen, dans un système mondial nouvellement standardisé.
Nous acceptons cette approche très pragmatique. Mais, dans le schéma ainsi esquissé, deux points nous semblent cependant gravement passés sous silence ou mésestimés : le cinéma comme fait artistique et culturel d’une part, la présence de lieux de diffusion du cinéma sur l’ensemble du territoire (y compris dans des petites villes et en milieu rural) d’autre part.

5) Le rapport rappelle à de nombreuses reprises l’exigence de « protéger la diversité culturelle » du cinéma. Mais cette diversité est envisagée pour l’essentiel sous un angle géo-politique et géo-économique (comment assurer, dans le nouveau contexte, la production et la diffusion de films français, européens, non américains ?) et non directement artistique et culturel. Les références aux « films d’auteurs », aux « films art et essai », aux « films du patrimoine », aux « documentaires », aux « films spécialisés », aux « films difficiles (par leur sujet ou par leur côté innovant) », sont rares et toujours situées dans des contextes (« les tenants d’un cinéma alternatif », « le modèle d’une contribution d’Etat au Royaume Uni ») où ces films (qui semblent avoir pour seul trait commun d’être économiquement « non porteurs ») se trouvent de fait dévalorisés.
Il est évidemment souhaitable qu’à l’horizon 2015 les films d’auteurs, difficiles, etc. puissent être diffusés en salles, sur des projecteurs 2 K ou 4 K, au même titre que les blockbusters hollywoodiens, européens ou asiatiques. Mais cela ne dispense pas de soulever maintenant les questions suivantes :

Combien de films de ce type continueront-ils à être produits, distribués et diffusés en salles dans ces conditions, alors même que le rapport explique très bien (p.74-75) les surcoûts inévitables pour les petits et moyens distributeurs dans la période de transition ?
Sur les 5300 écrans aujourd’hui répertoriés en France, combien pourront-ils raisonnablement être équipés en 2 K ? Avec quels critères de sélection, s’il y a intervention de fonds publics ? Avec quelles priorités dans le temps ?
Les films d’auteurs, difficiles, etc. sont-ils voués demain à être consommés pour l’essentiel dans les grandes surfaces cinématographiques, dans des « niches » réservées à des clientèles segmentées ? Ou continueront-ils à être présentés, au moins pour une part, dans des lieux culturels spécifiques (ce que sont, ou plutôt devraient être, aujourd’hui les salles Art et Essai), avec un accueil, un accompagnement, une pédagogie, une diversification spécifiques, tirant parti, dans CETTE perspective, des potentialités des nouveaux supports numériques ?
Les normes « américaines » (2 K, diffusion par serveurs, clefs de sécurité…) sont-elles vraiment des préalables indispensables à la diffusion numérique de films d’auteurs ? Cela ne sera de toute façon pas vrai dans la période – décisive – de transition où nous sommes déjà engagés. Mais, même si nous essayons d’imaginer un avenir plus lointain, nous pouvons commencer par nous remémorer le passé de l’éducation à l’art cinématographique en France. Cette éducation s’est faite sur une longue période autour de projections en 16 mm, qui n’était pas le format des projections commerciales en salles, mais qui n’en a pas moins permis l’accès de générations entières de cinéphiles aux œuvres de Renoir, Ford, Eisenstein ou Mizoguchi.

Tout en acceptant le cadre général d’un cinéma qui s’organisera, en France comme ailleurs, autour de projections numériques selon les normes « américaines », il nous semble donc indispensable qu’un modèle français, ou a fortiori européen, prenne en compte pleinement le cinéma comme fait artistique et culturel. Cela implique à tout le moins, selon nous :

Des aides publiques, sélectives et prioritaires dans le temps, accordées aux producteurs, distributeurs et exploitants de salles en fonction d’un cahier des charges qui mette au premier plan des critères culturels (et aussi territoriaux, nous y venons plus loin). Nous ne voyons pas sur ce point ce qui peut être reproché au projet proposé au Royaume Uni par UK Film Council. Ne pourrait-il pas au contraire être pris pour base pour un modèle européen ?
L’acceptation complémentaire – dans la période de transition et, au-delà de cette période, pour les territoires qui ne pourront bénéficier d’équipements 2 K – de modes de diffusion numérique moins contraignants. Ce qui ne signifie pas absence de contrainte, mais au contraire encadrement spécifique de ce réseau « alternatif » de diffusion par le CNC : délimitation du « non commercial », normes pour les supports (par exemple, Beta Num), les projecteurs, les lieux de projection…

6) Le rapport insiste sur « la maîtrise territoriale de la distribution ». Mais celle-ci est envisagée surtout à l’échelle de macro-territoires (la France ou l’Europe par rapport à l’Amérique) et peu à l’échelle des régions, départements, « pays », villes… qui structurent aujourd’hui le territoire national. Or une particularité française bien connue est la forte présence de salles de cinéma dans des petites villes et des territoires ruraux : par exemple, dans le département où nous travaillons, 9 salles sur 10 (dont 6 mono-écrans) sont de ce type. Ces salles de proximité ont un poids économique négligeable, mais représentent un enjeu important (au même titre que les établissements scolaires, les bureaux de poste…) dans l’aménagement du territoire et le développement rural, comme dans l’éducation au cinéma (par exemple, accueil des dispositifs mis en place pour les scolaires par le CNC). Elles sont aujourd’hui très fragiles et auront pour la plupart beaucoup de mal à encaisser le choc de la numérisation si elles ne bénéficient pas d’aides publiques spécifiques et bien ciblées.
La recommandation n° 13 du rapport (« Examiner la possibilité d’une modulation du soutien ou d’une aide sélective renforcée au profit des salles les plus fragiles, notamment celles qui ne disposent que d’un écran » p. 89) reste de ce point de vue très évasive. Il nous paraît possible et souhaitable de préciser dès maintenant que :

Toutes ces salles ne pourront raisonnablement bénéficier d’aides publiques pour une mise aux normes « américaines ».
Une partie d’entre elles seulement doit l’être, mais à un niveau et à un rythme significatifs, en fonction de projets qui manifestent une exigence de qualité d’accueil et de programmation, ainsi qu’un engagement dans l’éducation au cinéma et le développement local.
Un schéma de diffusion numérique sur un territoire rural donné peut et doit combiner le plein équipement d’une salle de référence avec des équipements plus légers, parfois mobiles, pour les autres salles de cinéma et éventuellement d’autres lieux adaptés du territoire

Antoine Glémain
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