Sang et or
(Talaye sorkh)




Sang et or fait partie de ces films qui utilisent un procédé scénaristique souvent employé à l'époque du film noir, pour mieux souligner le destin tragique et inéluctable d'un des protagonistes ; en l'occurrence ici la construction narrative cyclique fait se télescoper le début et la fin par le biais d'un flash-back initial qui, à la fois annonce le dénouement final et va servir de déclencheur pour remonter le cours des évènements jusqu'à cet acte en guise de préambule et d'épilogue : soit une bijouterie de Téhéran, où un homme, en proie au désarroi, se tire une balle dans la tête après une tentative de hold-up qui échoue lamentablement.

Ce point de départ pour le moins surprenant est à l'origine un fait divers, raconté par Jafar Panahi à Kiarostami, et l'envie commune de remonter, par la fiction, le cours de l'histoire qui a pu aboutir à un geste d'une telle radicalité. Et bien que Kiarostami en ait justement écrit le scénario, ce film se démarque assez nettement du paysage cinématographique iranien et d'un héritage "kiarostamien" parfois encombrant. Concrètement, Sang et or raconte l'histoire de cet homme, Hussein, ancien combattant de la guerre contre l'Irak, un peu simple et ingénu, qui vivote, de petites magouilles en livraisons de pizzas, et qui pour échapper à la monotonie de ce quotidien sclérosant, semble vouer une adoration secrète pour le luxe et la richesse. La grande réussite de ce film est d'épouser avec un mimétisme sidérant les contours a priori opaques de ce personnage, silhouette massive et visage de poupin, et de calquer tout son rythme et sa mise en scène sur ses déambulations, souvent nocturnes, lorsqu'il va de déconvenues en frustrations, d'humiliations en désillusions, devant les paradoxes d'une société iranienne, qui fait miroiter le faste et l'opulence à profusion, tout en restant inaccessible. Néanmoins, il aura l'occasion d'approcher au plus près cette richesse arrogante, lorsque dans une séquence hallucinante de maîtrise et de fluidité, il s'empare littéralement de la fiction et la prend en charge à son corps défendant, et découvre, à la fois hébété et impassible, les luxes insoupçonnés d'un appartement bourgeois. Pour la beauté irréelle de cette scène sublime et inoubliable (qui, on peut le penser, ne fait que précipiter sa propre perte), pour son sens aigu de l'ellipse et du cadrage signifiant, pour la subtilité du propos dans la dénonciation en mode mineur des dérives de la société iranienne (le cloisonnement hermétique entre les classes et le fossé vertigineux qui les sépare), ce film riche, complexe, passionnant et finalement d'une lucidité et d'une amertume assez tenaces, consacre définitivement Jafar Panahi, après, entre autres, Le Ballon blanc et Le Cercle, comme l'un des nouveaux grands du cinéma iranien.

Yoan Le Blevec
Iran, 2003
1h30

Réalisation : Jafar Panahi
Scénario : Abbas Kiarostami
Photographie : Hossain Jafarian
Musique : Petman Yasdanian
Interprètes : Pourang Nakhael, Hossain Emadeddin, Kamyar Sheisi, Azita Rayeji, Sharam Vaziri
Distribution : Ad Vitam
Critique (Engl.) - grunes.wordpress.com
Critique (Engl.) - henrysheehan.com
Critique - cinelycee.com
Critique - lequotidienducinema.com
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Dossier - commeaucinema.com
Entretien - humanité.fr
Jafar Panahi - cineclubdecaen.com

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