La Libertad




Alors que l'orage gronde au loin, un homme mange au coin du feu. Le lendemain matin, sous un ciel radieux, il rassemble et coupe du bois, inspecte des cultures jusqu'au moment du déjeuner. Il vit seul dans une tente au milieu de cette forêt, son territoire. Après la sieste, un homme et son fils passent prendre Misael pour lui permettre de livrer le bois coupé...

La Libertad est un geste cinématographique. Celui d'un réalisateur qui affirme que l'on peut faire un film qui raconte la journée ordinaire d'un homme, sans avoir recours au documentaire, et dire simplement ce qu'il est, ce qu'il vit et quels sont ses rêves. Misael est cet homme et à travers lui nous sommes renvoyés à nous-mêmes. Comme lui nous errons (« los errantes » - les errants – est inscrit sur la toile de tente de sa « maison » dans la forêt) sur la terre à la poursuite de nos rêves. Son territoire, aussi immense soit-il, est clos et ne lui appartient pas. La limite de ce que l'on veut et peut s'impose à lui comme à tous.

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La Libertad par Yoan Le Blevec

Un jeune homme, torse nu, décortique à pleines dents un morceau de viande, éclairé par la lumière vacillante d'un feu nocturne. Au loin, un orage gronde et zèbre l'horizon. Premier et dernier plan du film, ensorcelants, dessinant la boucle d'une œuvre aussi courte que limpide dans sa simplicité, puissamment évocatrice : 24 heures de la vie de Misael, un jeune bûcheron dans la Pampa, région montagneuse aux abords de Buenos Aires. Durant 1h10, le film ne démordra quasiment pas de sa ligne de conduite béhavioriste et d'une sèche radicalité dans l'observation à hauteur d'homme de cet individu dont on suppose très vite qu'il rejoue là son propre rôle. De longs plans-séquences en forêt, proches à ces instants d'un œil originel, le montrent ainsi dans la répétition de gestes machinaux : repérer les arbres, élaguer les frêles branchages, attaquer les troncs à coups de hache chirurgicaux, dépecer l'écorce, puis ramasser les bois nus pour les déposer en tas. Il n'y a qu'à voir la précision naturelle avec laquelle Misael s’attelle à la tâche pour comprendre qu'il donne ici à voir son propre savoir-faire. Et pose la question de la technique, comme produit de compétences ancestrales rattachées à l'histoire d'un environnement quotidien.



Par quelques incursions d'une caméra subjective dans un élan soudain lyrique, ondulant dans les herbes folles à la manière d'un Terrence Malick, le film échappe à la tentation documentaire et Lisandro Alonso impose son regard de cinéaste. Mais c'est aussi de l'ascèse narrative que le film tire son essence, se refusant à interférer par l'amorce d'un dialogue avec Misael. Celui-ci esquissera néanmoins les contours d'une maigre fiction et d'une sociabilité réduite à son strict minimum : emprunter un camion, vendre son bois, acheter des cigarettes, téléphoner à un ami. Des traces éparses et comme lointaines de civilisation, qui renvoient à certaines peurs ou fantasmes occidentaux d'un retour à une vie primitive, immergés en pleine nature, les pieds enracinés dans la terre. Un grand film.

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Lisandro Alonso




Né à Buenos Aires en 1975, Lisandro Alonso a suivi les cours de l'Université du Cinéma. En 1995, il co-réalise avec Catriel Vildosola son premier court métrage, Dos en la Vereda. Après une carrière d'ingénieur du son puis d'assistant-réalisateur, il réalise en 2001 son premier long métrage, La Libertad. En 2003, il fonde une société de production afin de produire lui-même ses propres réalisations dont Los Muertos (2004), Fantasma (2006) et Liverpool (2008).

Willy Durand
Argentine, 2001
1h10

Réalisation et scénario : Lisandro Alonso
Photographie : Corbi Migliora
Musique : Juan Montecchia
Interprètes : Misael Saavedra, Humberto Estrada, Rafael Estrada, Omar Didino, Javier Didino
Distribution : Potemkine
Analyse (Esp.) - nuevomundo.revues.org
Lisandro Alonso - critikat.com
Lisandro Alonso - fichesducinema.com

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