La Vachette
(La Vaquilla)




1938 : un coin du front pendant la guerre civile espagnole. Les soldats des deux camps ont délaissé leurs armes et passent leur temps à somnoler, à écrire des lettres ou à jouer aux cartes. Ils se rencontrent périodiquement entre les lignes pour se donner des nouvelles de leurs familles et faire de petits trafics. Quand les nationalistes, qui tiennent le village, annoncent par haut-parleurs qu'il s vont organiser une corrida pour la fête de la Vierge, les républicains décident tout de même de kidnapper la vachette pour saper le moral de l'ennemi et se tailler des côtelettes. Mais le petit commando chargé de l'expédition essuie avanie sur avanie...

Un film où l'Espagne est assimilée à une vache perdue !

Luis Garcia Berlanga, un vétéran du cinéma espagnol, réalisateur en particulier de Ce couple heureux (en 1951, avec Juan Antonio Bardem), Bienvenue, Mr Marshall (1952), Le Bourreau (1963), rêvait depuis longtemps de tourner La Vaquilla, mais il en avait été empêché à plusieurs reprises par la censure franquiste. A près la mort de Franco, il peut enfin mener à bien son projet, en disposant d'un gros budget de 250 millions de pesetas, grâce à la bienveillance du nouveau pouvoir socialiste, à l'appui du producteur Alfredo Matas et à la signature d'un contrat de distribution internationale avec la Fox.

Lors de sa sortie, en 1985, le film consterne les critiques et les milieux de gauche qui reprochent à Berlanga de mettre cyniquement républicains et franquistes dans le même panier et d'asimiler l'Espagne à une vache perdue. Mais le succès public, surtout auprès des jeunes, est énorme : les records nationaux de fréquentation sont battus (et ne seront dépassés par la suite que par certains films d'Almodovar et Belle époque de Trueba).

Cet accueil contrasté est comparable à bien des égards à celui réservé en France dans les années 70 au Lacombe Lucien de Louis Malle. Les deux films, quoique très différents dans leur style (Berlanga cultive pour sa part un comique volontiers "au ras des pâquerettes", teinté d'amertume), entendent procéder en effet - au risque de l'ambiguïté, voire d'un certain "révisionnisme" historique - à une semblable critique de l'héroïsme guerrier et des mythes nationaux qui le véhiculent et ils peuvent aussi bien être perçus comme sacrilèges par les uns que libérateurs par les autres. De part et d'autre des Pyrénées, en tout cas, l'effet est corrosif.

Berlanga lui-même se veut politiquement inclassable : fils d'un député du Front populaire condamné à mort par Franco, il s'est engagé ensuite dans la division Azul, le détachement que les espagnols ont envoyé combattre aux côtés de la Wehrmacht sur le front russe. "Quoique beaucoup de mes amis aient été phalangistes, j'avais plutôt la tripe anarchiste. Je me suis inscrit à la division Azul pour plusieurs raisons. La première, c'est que mon père était condamné à mort ; ma famille a décidé que l 'un de ses fils devait s'enrôler pour aider à décrocher sa grâce, et c'est tombé sur moi. La deuxième, c'est que je pensais que ça me donnerait du prestige auprès des filles."

Une vision antihéroïque de la guerre civile

"La Vaquilla ose donner, à 50 ans de distance, une vision totalement antihéroïque de la guerre civile. Les combattants des deux camps sont montrés comme beaucoup plus intéressés par la nourriture et le sexe que par le triomphe de leur cause." (Emmanuel Larraz, Le cinéma espagnol des origines à nos jours, éd. du Cerf)

"Les troufions de Berlanga ne sont pas des héros mais de braves bougres que seul le hasard géographique a rattachés à un camp plutôt qu'à l'autre... L'intrigue et les dialogues dégonflent toute interprétation lyrique. Mais il est faux que le cinéaste renvoie républicains et franquistes dos à dos : la tribune du village, où s'alignent les notables et où se scelle l'alliance de l'église, de l'armée et des proprios nobiliaires, ressemble à un guignol habité par des pantins féroces." (Libération)
Espagne, 1985
2h

Réalisation et scénario : Luis Garcia Berlanga
Interprètes : Alfredo Landa, Guillermo Montesinos, Santiago Ramos, José Sacristan, Carlos Velat, Violeta Cela

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