Les Harmonies de Werckmeister




Le titre fait assez bourgeois pourtant il est beaucoup question de pauvreté et d’une société à la dérive (la Hongrie ?) où les gens perdent confiance en eux en se cherchant des messies.

Il y a trois personnages principaux dans ce film, un innocent, Valushka, qui va être le témoin de tout sans pouvoir jamais dormir, un monstre humain qui mesure un mètre et qui a trois yeux dont on ne voit que l’ombre mais qui se fait appeler « le prince » et un monstre marin, le cadavre d’une baleine exposé sur la place. Après avoir dit cela, l’histoire semble bien improbable et pourtant tout se tient. La baleine et le prince arrivent dans cette petite ville hongroise paralysée par le froid comme attractions de foire. Très vite, les rumeurs circulent à propos de l’insécurité qui grandit, des magasins sont pillés, des femmes violées. D’autres rumeurs semblent attribuer la responsabilité de ces crimes aux partisans du prince qui tiendrait des discours apocalyptiques. Quant à la baleine, elle n’intéresse que Valushka fasciné parce qu’il pense être une manifestation divine. Il travaille la nuit comme facteur et le jour comme domestique, ou plutôt homme de confiance d’un vieux musicologue qui passe son temps à chercher les harmonies universelles dans la musique. Il y a un autre personnage important puisque c’est à cause d’elle que tout va être déclenché. Il s’agit de l’ancienne femme du musicologue, interprétée par Anna Schygulla, qui joue le rôle d’une femme dure, fermement déterminée à rétablir l’ordre et la propreté dans cette ville. Elle va demander à Valushka de faire pression sur le vieil homme afin qu’il aille demander à tous les gens importants de la ville d’adhérer à son parti. Elle s’est déjà alliée au chef de la police. Ensuite, une fois que ce sera fait, c’est encore elle qui demandera à Valushka d’aller espionner les hommes du prince et de tout lui rapporter.

Beaucoup d’éléments rendent le film impressionnant, à la fois riche en sensations physiques et en réflexions. Il y a d’abord une montée en puissance de la folie collective et l’innocent ne trouve en lui-même que sa propre folie pour y échapper. D’ailleurs, il n’est pas si innocent que cela, sa faiblesse l’entraîne à être manipulé. Et puis il y a ces longs plans silencieux parce que les personnages ne parlent pas, mais qui résonnent des bruits de la marche. Le même mouvement répété qui nous fait éprouver les sensations de la marche ou l’ambiguïté d’une foule en marche…

Contrairement à un grand nombre de films qui fonctionnent selon le mécanisme de la bande dessinée, où le temps est haché afin de correspondre aux critères dictatoriaux de l’action, nous avons le temps ici de voir se dérouler cette action, de pouvoir observer les visages, les regards dont les significations changent. Tout est noir et blanc, cela souligne l’impression d’avoir affaire à une fable universelle. Et les mouvements de caméra (essentiellement des travellings), les cadrages, les lumières sont somptueux, à la fois implacables par leur précision et élégants. Je pense par exemple à un plan où l’on voit Vanushka marcher dans la rue froide et peu éclairé et où la caméra s’éloigne lentement de lui pour entrer dans l’obscurité de la nuit, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une petite silhouette fragile et sombre. Ce plan, situé au début du film, nous fait déjà ressentir l’immensité de sa solitude et l’annonce de sa fragilité à venir.

Vanushka, le musicologue et la baleine sont situés dans un espace cosmique différent de celui des autres hommes, celui de l’éternité. En effet, au tout début du film, nous voyons Vanushka dans le rôle d’un chorégraphe cosmique dont les danseurs sont des piliers de bar en fin de soirée. A l’un, il demande de représenter le soleil, à l’autre, la terre, au troisième, la lune. Le tout en mouvement. La scène est étrange, on a envie de rire mais en même temps on sent une telle fièvre dans le personnage de Vanushka que l’envie de rire passe au profit de l’émotion. Il y a beaucoup de maladresse dans les mouvements de ces hommes mais aussi une patience et une générosité plus grandes encore. Ensuite et tout au long du film, on a l’impression que Vanushka répète à l’infini cette danse cosmique dans ses mouvements autour des autres personnages ainsi que dans son parcours géographique incessant dans la ville.

Christel Maridet
Hongrie, 2000
2h25

Réalisation : Béla Tarr
Scénario : Béla Tarr, László Krasznahorkai d’après son roman Melancholy of the Resistance
Photographie : Gàbor Medvigy
Musique : Mihaly Vig
Interprètes : Lars Rudolph, Peter Fitz, Anna Schygulla
Distribution : Pierre Grise Distribution


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