De l'autre côté


Ce film est un documentaire sur ceux qui tentent inlassablement, au mépris de leur vie et toujours plus nombreux, de passer la frontière entre le Mexique et les USA afin de gagner de quoi faire vivre leurs familles restées au Mexique.

La question de l'immigration et celle d'un ailleurs où la vie serait à nouveau possible est au cœur de ce film. Cependant ailleurs on ne veut pas de ces pauvres, sauf lorsqu'on a besoin de leur force de travail. Sur cette frontière, tous les moyens technologiques servent à arrêter l'immigration, mais on n'arrête pas ceux qui ont faim...

Ce documentaire exceptionnel est construit d'entretiens, de longs plans fixes et de travellings pour l'essentiel. Les témoignages, de Mexicains mais aussi d'Américains, que présente la réalisatrice sont particulièrement forts et permettent de comprendre ce qui se joue le long de cette frontière. Les plans fixes et les travellings sont quant à eux extrêmement puissants car ils permettent de rendre compte physiquement de cette frontière. Des sensations pareilles sont très rares au cinéma. Ce film est tout simplement somptueux.

« De l'autre côté, filmé en 2001 au Mexique puis aux Etats-Unis, dans cet entre-deux d'une frontière aussi géographique et juridique qu'imaginaire et rêvée : la frontière des exclus, des errants et des damnés qui s'obstinent à vouloir traverser, franchir, passer de l'autre côté, dans cet Ailleurs mythique, les Etats-Unis d'Amérique, dont les autres - les sédentaires, les actifs, les travailleurs - savent pourtant qu'il s'agit d'un lieu de misère et d'oppression. Ou comment une ouverture fantasmatique pour les uns s'avère une clôture pour les autres. De l'autre côté : cristallisation de toute les mythologies de la route, de l'espoir, de l'errance, de l'exil. Marcher, traverser, passer, ne cessent de répéter, immobiles, les Mexicains saisis en plans fixes par la caméra d'Akerman. De l'autre côté pour vivre mieux, échapper à la misère, offrir un avenir aux enfants. Sans plainte ni lamentation, avec cette modestie des humbles qui savent toujours-déjà qu'à eux les rêves sont refusés - rêves pourtant si menus : travailler, vivre correctement, sans la faim qui tenaille le ventre ou la mort qui sans cesse rôde autour des plus faibles.

Puis la caméra bouge, en de lents travellings qui longent des frontières sans appel : murs de tôle ondulée, postes-frontières, panneaux haineux qui affichent "Halte à la montée du crime, notre propriété est dévastée par l'invasion"... Et la nuit ces spots de sinistre mémoire qui balaient le territoire mexicain, en quête de proies à cibler dans le faisceau aveuglant des lumières punitives.

Mais la vieille Mexicaine assise, immobile, continue de narrer son histoire d'une voix monocorde, essuie quelques pleurs discrets. Puis c'est au tour d'un jeune homme : maçon, il vient de Mexico et, comme tous les autres, il ne vit que pour passer de l'autre côté.

De nouveau la voiture roule, traverse des zones mi-urbaines, mi-désertes. Lieux difficilement assignables. Le jour, le soleil écrasant cisèle les déserts de cailloux puis tombe le crépuscule : bouleversantes nuances de bleus et de roses, couleurs suaves et fanées qui n'appartiennent qu'au pays de chaleur, et la nuit opaque, trouée par les phares, telle une allégorie de la route impossible. "On voudrait une vie meilleure", répètent les Mexicains, tandis que la voix rauque de la réalisatrice scande les séquences d'un film traversé par le souffle du vent, les bouffées de poussière, quelques bribes de musique hispanique, mais aussi Chopin et Monteverdi.

Autour d'une table sont assis, solidaires, plusieurs Mexicains : certains refoulés par les Américains, d'autres abandonnés par leurs propres passeurs, désormais dépouillés de leur maigre fortune. "Voilà la vie du clandestin", résume l'un. Certains pleurent, d'autres se recroquevillent davantage encore, tous attendent, figés dans leur inextinguible et vaine espérance. Un autre encore : "On vient du néant et au néant on retournera." Lucidité implacable, plus juste, somme toute, que la parole rationaliste du consul du Mexique à Douglas, Arizona : Miguel Escobar ou la voix de la raison, qui fit défendre les droits des ressortissants mexicains dans cette région et énonce, humainement sans doute, mais dans une ironie qui s'ignore elle-même : "Donc, ils ont leur place au soleil !"

Ailleurs, dans un bar somptueusement orné du drapeau américain, sous les pales d'un ventilateur qui s'essaye à braver la chaleur, de vagues discours de compassion pour les immigrants arrêtés, mais surtout l'aveu de peurs multiples : l'invasion, l'arrivée de la variole, le souvenir du 11 septembre, tout semble se mêler indistinctement dans le refus de l'Autre.

Dans le désert, un panneau, courbé, cassé sous la violence d'une tempête de sable :
Dead End. Le voyage s'achève avant même d'avoir commencé, sous les auspices de l'ultime promesse - la seule au monde dont on puisse être sûr qu'elle sera tenue : la mort. »

(Dominique Baqué : Pour un nouvel art politique. De l'art contemporain au documentaire)

Willy Durand
Belgique / France, 2002
1h39

Réalisation : Chantal Akerman
Photographie : Raymond Fromont, Robert Fenz, Chantal Akerman
Montage : Claire Atherton
Distribution : Shellac

Chantal Akerman - cineclubdecaen.com
Critique - fluctuat.net
Critique - insideadream.free.fr

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