Tropical malady




Tropical malady est la plus belle et la plus bouleversante expérience de cinéma éprouvée depuis longtemps.

C'est un film clairement composé de deux blocs de fiction, bien distincts et indissociables, interactifs mais pas dépendants. Premier bloc : la chronique (simple et pastorale, mais dès les premiers plans couvent les prémisses d'une inquiétante moiteur qui va irradier la deuxième heure du film) d'une amitié entre deux jeunes hommes, l'un paysan, l'autre soldat. Entre la poésie kitsch d'un karaoké et la sensualité magique d'une séance au cinéma, l'amitié se pare peu à peu de jeux de mains érotisants, de mots doux glissés dans la poche et d'échanges de K7 des Clash. Cela n'a l'air de rien mais cette tendre découverte d'une homosexualité complice est tétanisante de sérénité bienveillante, bouleversante de douceur et de naïveté.

A peine a t-on le temps de savourer cette étonnante veine sentimentale qu'un (très) long fondu au noir surgit, puis le dessin d'un tigre et quelques cartons narrant une étrange légende ; et (deuxième bloc) le film de redémarrer avec le personnage du jeune soldat, en vadrouille, en chasse ou en quête d'on ne sait quel mystère dans la torpeur et la luxuriance d'une jungle ; bienveillante ou hostile ? Et dès lors, les mots manquent cruellement à relater ce que provoque chez le spectateur cet enfoncement progressif du jeune homme dans la nuit et la végétation. Entre suintante léthargie, engourdissement des muscles, hypnotisme du regard et exacerbation des sens, on assiste en état de transe à cette symbolique course au désir, persuadé d'être non plus dans une salle mais dans cette forêt tropicale, spectateurs camouflés de l'expression de deux convoitises dévorantes qui s'achèveront par un abandon de soi à l'autre… Le miracle en question n'est pas tant d'avoir su éviter, avec une proposition de cinéma aussi radicale et déroutante, les poses "arty", les effets tape-à-l'oeil, la roublardise, la rigueur conceptuelle, le grand guignol ou les longueurs superflues, mais bien d'aborder avec humilité sous un angle fantastique, romantique, sensoriel, poétique, mythologique et incroyablement sensuel, l'éternelle question du Désir dans ce qu'il peut avoir de plus beau et malsain à la fois. Le spectre charnel de ce voyage au bout de l'Envie n'a pas fini de nous hanter....

Yoan Le Blevec
Thaïlande, 2004
2h

Réalisation et scénario : Apichatpong Weerasethakul
Photographie : Vichit Tanapanitch, Jarin Pengpanitch, Jean-Louis Vialard
Interprètes : Banlop Lomnoi, Sakda Kaewbuadee, Sirivech Jareonchon, Udom Promma, Huai Deesom
Distribution : Ad vitam

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