Shortbus


Aux Etats-Unis, un shortbus est un car de ramassage scolaire réservé aux enfants handicapés, caractériels ou surdoués, aux « hors normes » et aux marginaux...

Shortbus, c’est aussi le nom donné à ses grandes fêtes mensuelles par John Cameron Mitchell, le réalisateur du film, à une certaine époque de sa vie. Shortbus, le film, est un mélange des deux. Dans un New-York post 11 septembre en carton pâte illuminé, Cameron Mitchell nous emmène à la rencontre de personnages décalés, en rupture, un peu perdus, et qui tentent de trouver leur voie. Tous s’arrêtent finalement au Shortbus, un club underground artistico-libertin, qui réunit des gens en marge, artistes autodidactes, sadomasochistes, gays et lesbiennes, adeptes du sexe libre. Le Shortbus, îlot perdu des sixties et seventies dans le New York d’aujourd’hui, fait clairement figure d’Arche de Noé d’une certaine vision de l’Amérique au milieu d’une ville aujourd’hui atrophiée et défigurée, qu’on ne montre d’ailleurs pas.

Le jeune réalisateur gay américain, auteur d’un premier film déjà très remarqué (le génialissime Hedwig And The Angry Inch, film magnifique où il interprète le rôle principal, celui d’un transsexuel chanteur de rock, écorché vif par son passé, à la recherche de l’Amour) signe avec Shortbus son deuxième film, une nouvelle pépite décalée et impertinente. Un de ces films américains indépendants comme on les aime.

Amour et sexualité, tels sont les thèmes choisis. Cameron Mitchell nous propose sa vision, son rêve. Ici, aucun détour : le sexe est filmé franchement et crûment, les rapports ne sont pas simulés (fruit d’un travail de casting de longue haleine, et d’une préparation qui a pris trois ans, Cameron Mitchell ayant même été jusqu’à créer des groupes de compatibilité sexuelle entre les acteurs). Provocateur, Shortbus ? Si oui, dans le bon sens du terme. Nullement obscène ou malsain, le sexe, dans Shortbus, n’est jamais gratuit, et sert le propos du réalisateur (il est le cœur de ce propos). Cameron Mitchell dit d’ailleurs explicitement « utiliser le langage de la sexualité comme une métaphore des autres aspects des personnages. [Il a] toujours considéré la sexualité comme la terminaison nerveuse des gens."

Car ce sont bien les gens qui sont au centre de Shortbus. Des gens qui, comme vous peut-être, ne sont pas en phase avec les systèmes dominants proposés par la modernité. Des gens qui font de l’amour et de la sexualité un système, leur système. Système malheureusement non pris en charge par la société contemporaine. Car le paradoxe est bien-là : dans une époque où le sexe s’affiche partout (via la pornographie), il n’a jamais été aussi peu discuté, et reste enfermé derrière un seul et même mot : tabou. C’est cela que critique Cameron Mitchell : « Je vois arriver une pruderie grandissante dans le cinéma américain (tout comme dans la politique américaine) sur laquelle je voulais attirer l’attention tout en lui tordant le cou. Naturellement, cette pruderie se défoule dans une pornographie de plus en plus triste et mécanique, devenue aujourd’hui la première source d’éducation sexuelle pour la jeunesse américaine. »

Cameron Mitchell dresse ainsi le portrait d’une sexologue pré-orgastique qui simule avec son partenaire et recherche désespérément comment atteindre l’orgasme, un couple homosexuel qui s’interroge sur sa passion et souhaite s’ouvrir à un troisième partenaire pour tester la solidité de ses liens, une dominatrice compulsive qui souffre de ne pas avoir une sociabilité normale. Ces gens se posent beaucoup de questions et aimeraient avoir des réponses. Mais partout autour d’eux, des portes closes… excepté celles de Shortbus, lieu communautaire extraordinaire, qui vous fait exister pour ce que vous êtes, sans tabous, sans interdits.

Shortbus dénonce donc un contexte, l’imposition de systèmes (de pensées, de valeurs) au détriment d’autres (l’amour et la sexualité aujourd’hui, ne font pas système). Il interroge l’évolution en cours des Etats-Unis et de la ville (ici, New York). Shortbus est un film urbain… qui se déroule principalement en intérieur… puisque l’extérieur n’offre plus de refuge. Cameron Mitchell idéalise ainsi le cocon parfait, lieu d’échanges, culturels et sexuels. Lieu d’amour, aussi.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film débute en découvrant progressivement le visage de la Statue de la Liberté sur ces paroles “Is you is, or is you ain’t my baby?” (Es-tu bien ou n’es-tu plus ma chérie ?). Puis Scott Matthew, songwritter inspiré d’une bande originale quasi parfaite, enchaîne : “I don’t care if the world is upside down, if you’re lost or you’re found.” (Je m’en fous que le monde aille mal, que tu sois paumé ou que tu te sois trouvé.) Quelles sont les perches tendues aux individus en mal de réponses aujourd’hui ? Qui vient vous chercher au fond de la piscine quand l’envie vous prend de vous y laisser sombrer ? C’est à toutes ces questions que se réfèrent Cameron Mitchell, pour qui le club Shortbus représente le meilleur de New York. Avec humour, il englobe même la politique dans son système, en introduisant la présence de l’ancien maire (fictif, of course) de New York dans le public du Shortbus !

Shortbus est donc un film qui pose les bonnes questions, et qui a l’intelligence de ne pas vous imposer de réponse toute faite. C’est un film courageux, sans compromis, en profond décalage avec ce que l’on nous sert en matière d’amour et de sexualité aujourd’hui au cinéma, un film drôle et triste à la fois, un film qui fait réfléchir, sur soi, sur ce en quoi l’on croit, sur ce que l’on recherche, ce que l’on veut devenir. Shortbus est un film beau et sensible, peut-être utopique, mais porteur d’espoir. Que demander de mieux au cinéma ?

Techniquement, la forme sert à merveille le propos, et concourt à faire de Shortbus un film dynamique et jouissif, servi par une bande originale excellente, des scènes d’anthologies, qui montent, qui montent, puis explosent… comme un orgasme.

Maxime Crupaux
USA, 2006
1h42

Réalisation et scénario : John Cameron Mitchell
Photographie : Frank G. DeMarco
Musique : Yo La Tengo
Interprètes : Sook-Yin Lee, Paul Dawson, Lindsay Beamish, PJ DeBoy, Raphael Barker, Jay Brannan, Peter Stickles
Distribution Bac Films

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